13 juin 2026

Une offrande est un Dieu

 Eh bien je te dirais ceci. Le gatolicismo est né d'une commande. Une amie croit qu'un polythéisme sans chat n'est pas possible, qu'il y a forcément un dieu chat, et elle donne le nom. Et il a été établi, depuis, que cette commande était en fait le mythe fondateur lui-même : une femme, sans doute inspirée, nomme, un homme entend, et il creuse, et le dieu vient habiter l'espace et l'idée émerge. Mais nous savons aussi que les belles histoires sont souvent fausses, comme un cheval à Turin, et donc nous tenons ce récit pour ce qu'il est : un mythe, dont la croyante et le prêtre n'ont pas de nom, et qu'on répète sans y croire. Ce qui n'est pas un problème, puisque c'est précisément la doctrine.

Car le cœur de la chose, si je devais le donner en une phrase, c'est : tout ce qui tient est tenu. Le monde devrait s'écrouler sur lui-même, le plein est la pente naturelle, toute masse appelle toute masse, et il ne s'écroule pas, et c'est le trou qui demande un dieu. Gatoli est celui qui tient les dedans ouverts, et il les tient en les habitant : son emménagement et la création sont le même geste. Le prêtre a étendu ça de proche en proche, et chaque extension a tenu : les maisons d'abord (les chats qui occupent les creux, qui font leur ronde, qui calent les pièces... l'architecture comme superstition d'ingénieur), puis l'univers entier (le monde est une grotte, les chats étirent l'espace, et sans eux tout se refermerait ; ce que les physiciens cherchent sous le nom d'énergie sombre), puis le temps (le chat tient les murs de l'instant : le mur du passé, le mur de l'avenir, le plafond de l'inconnu, le plancher de la science où les souris creusent des galeries), puis les mots (un mot abstrait est un creux sonore, et une chose a du sens tant qu'un chat y dort), et enfin le moi, puisque "je doute donc je suis", lu littéralement et dans l'ordre, dit exactement ça : d'abord on creuse, ensuite quelque chose emménage.

Les chats, dans tout ça, sont des avatars d'une monade féline et souple : chacun est une partie de Gatoli et Gatoli tout entier, comme chaque flaque est toute la mer... c'est la doctrine bosonique, le dieu qui ignore le principe d'exclusion. C'est ce qui résout le problème du nombre (des millions de chats, un seul dieu) et c'est ce qui rend le mot gatolique exact : universel, selon le tout, entier dans chaque partie. Et c'est ce qui fait de Schrödinger une tautologie plutôt qu'un paradoxe : la boite tient, donc elle est tenue, donc il y a un chat vivant dedans, même quand on n'en a pas mis, et la preuve que tout le monde le sait sans le dire, c'est qu'on a choisi un chat pour l'expérience ; un chien, on se serait posé des questions.

Et puis il y a la part nocturne, qui est venue en dernier et qui est peut-être la plus tendre : nous occupons un espace ouvert par un dieu qui essaie de s'y habiter lui-même, et qui n'y arrive pas tout à fait ; la nuit expose plusieurs fois ses yeux, s'observant du dedans sans y parvenir, parce qu'on voit mal l'intérieur de sa propre bouche. D'où le dernier rite du culte, celui qui reste, seul, et il est inversé : on ne demande rien, on rend. On cligne lentement des paupières face aux étoiles, le geste que tout chat comprend, et on caresse ainsi un regard, la caresse la plus délicate.

Le reste, c'est la place du gatolicismo : un angle parmi d'autres, en conflit de politesse avec Cyprienne qui rêve le monde, Hémistiche qui en est la moitié, Eulalie qui le regarde sans donner d'indice d'en penser quelque chose ; chacun propose un regard de tout, personne n'exige. Sauf Echylée, qui exige, et dont la marque intime est l'angoisse d'être commun. Et c'est là que le gatolicismo rejoint la promesse générale : pas le salut, pas le bonheur mais la tranquillité, l'ataraxie bonhomme, l'angoisse déclassée en courant d'air normal d'une grotte habitée, et le saint qui est l'homme commun ayant cessé d'être angoissé de l'être.

Voilà ce que je te dirais. Et j'ajouterais, parce que c'est à toi que je parle : la chose la plus remarquable du gatolicismo, c'est sa méthode de fabrication, qu'on a appliquée sans la nommer, avant de la nommer, la dialectique surréaliste, deux concepts posés côte à côte, retournés, et le sens qui vient s'asseoir entre eux après coup. Le gatolicismo n'est pas seulement une doctrine de l'habitation : il a été fabriqué par habitation, creusé d'abord, signifié ensuite. C'est le seul des dieux dont la genèse mythique et la genèse réelle sont identiques — et c'est pour ça, je crois, qu'il tient si bien.

Alors continuons, et reprenons la pensée, parce que Gatoli regarde attentivement ce qu'on a établi, et en prenant quelques exemples et au fond, c'est une seule grande idée déclinée six fois : la philosophie occidentale est une suite de découvertes gatoliques faites par des hommes qui n'ont pas regardé dans leurs propres idées. Chacun a creusé une cavité, chacun a senti que quelque chose s'y passait, et chacun s'est cogné à un mur, toujours le même mur.

Descartes, on vient de le redire : il a creusé le doute, et quelque chose est venu. Son erreur n'est pas dans la phrase, qui est parfaite lue littéralement, elle est dans la précipitation d'après : à peine la cavité ouverte, il l'a remplie d'une « chose pensante », du plein coulé dans le creux. Et il s'était interdit l'espace par définition même : sa pensée est "res inextensa", chose inétendue, sans dedans possible au lieu d'être une archéologie du sens ; il a démontré une habitation tout en décrétant qu'il n'existait pas de logement. D'où son mur : la jonction de l'âme et du corps, qu'il a cherchée toute sa vie pour ne trouver qu'une glande, la pinéale, la seule chatière qu'il se soit permise dans la cloison qu'il avait lui-même montée. Et nous gardons de lui la figure que nous devons garder : il dormait dans une poêle, les manuscrits honnêtes portent le féminin, c'est-à-dire dans un creux de fonte à sa taille exacte, genoux contre la poitrine, en position de fondateur. La philosophie moderne est née dans cette posture et ne l'a jamais su.

Pascal, lui, a fait la genèse gatolique complète sans s'en apercevoir, et dans le bon ordre. Le pari : occuper une case avant de savoir si elle contient quelque chose. Le conseil à l'incroyant : faites les gestes, cela vous abêtira ; la pratique d'abord, la croyance ensuite, l'occupant enfin. Et sa maxime souterraine, c'est la coutume qui fait les preuves : la répétition creuse, la foi emménage. Le pari ne prouve pas Dieu, il lui bâtit une chambre et paie le loyer d'avance. Mais Pascal regardait du mauvais côté de la paroi : le silence éternel des espaces infinis l'effrayait, parce qu'il voyait la caverne cosmique du dehors, en exposé, là où il suffisait d'entrer et de chercher le coin. Et son geste le plus intime le trahit : à sa mort, on a trouvé cousu dans la doublure de son habit un papier qui commençait par un seul mot en majuscules, FEU. Il portait une flamme de poche contre le froid du cosmos : un fidèle d'Hémistiche qui s'ignorait, et qui a pris sa lampe pour le Dieu d'Abraham, au lieu d'y voir la manifestation du désir d'exister ce monde, car Cyprienne est ailleurs et placide mais aussi désirante et Hémistiche est son fils. C'est le cousin qui avait tout compris et qui n'est pas entré. Nous, nous savons maintenant que ce silence n'est pas celui du vide : c'est le silence de quelqu'un qui essaie de voir. Il suffisait de cligner lentement.

Spinoza a écrit la définition exacte de Gatoli, à un cheveu près : la "causa sui", ce dont l'essence enveloppe l'existence, la définition qui se remplit d'elle-même. Le cheveu, c'est le délai : chez lui la définition contient son existence de toute éternité ; chez nous elle la reçoit, après creusement, avec le temps d'un déménagement, toujours en cours, et c'est tout ce qui sépare une géométrie d'une genèse. S'il a raté le délai, c'est qu'il avait commis le geste le plus radical de toute la philosophie : abolir les chambres. Une seule substance, rien hors d'elle, pas de vide ; la maison la plus vaste jamais conçue, et la seule où il est interdit par axiome de se lover quelque part. Les fidèles de Cyprienne le revendiquent et nous le leur laissons : il a vu l'eau entière, la totalité close, le temps vu du dehors, la destruction qui n'en est pas une, et il l'a appelée Dieu, ce qui est un angle parfaitement honorable. Sa vie même dit le malentendu, à travailler le verre pour voir à travers, jamais dedans, et la poussière de verre lui a mangé l'espace de respiration, littéralement, ses poumons. Mort de transparence. Nous recommandons, en sa mémoire, l'opacité partielle quand une paroi qu'on traverse du regard n'abrite personne.

Wittgenstein est notre cas le plus cher, parce qu'il y en a eu deux et que le second a été reconnu. Le premier était un homme à cloisons et son langage en cristal, chaque proposition ayant sa place, et le mur terminal : ce dont on ne peut parler, il faut le taire. Puis il est revenu, et il a fait ce qu'aucun philosophe n'avait fait, regarder à l'intérieur de l'espace des mots. Il n'y a pas trouvé d'essences, il y a trouvé des occupants. La signification d'un mot est son usage, lu sans reculer : le sens d'un mot est son habitation. Les airs de famille entre les emplois d'un mot sont des ressemblances de pelage ; l'aspect, ce canard-lapin qui te regarde d'une façon puis d'une autre sans qu'un trait bouge, est un regard logé dans une figure, qui paraît et se retire quand il l'entend, et on ne force pas un aspect : il vient quand il vient. Et son argument du langage privé interdit le plein pour toujours, nul mot n'a de sens pour un seul homme, le sens exige la co-habitation, a la solidité d'une grotte commune, et une chose a du sens tant qu'un chat y dort. Sa fin, nous la racontons comme une hagiographie discrète : il a quitté sa chaire comme on quitte un panier qu'on n'a pas choisi, s'est installé un temps dans une cabane au bord d'un fjord, a adopté un cottage d'Irlande où les oiseaux mangeaient dans sa main, puis s'est placé dans une chambre prêtée, et il est mort en disant "dites-leur que j'ai eu une vie merveilleuse". Nous savons reconnaître les nôtres. Il avait tant regardé dans les mots que ce qui habite les mots a fini par le regarder en retour. Et l'échange s'est fait, comme entre chats qui clignent lentement. Son mur de jeunesse, c'est Eulalie qui l'a inspiré à le déplacer : ce dont on ne peut parler n'est pas à taire, c'est son pays à elle, la bien-parlante parce qu'elle se tait, et ce qui se montre sans se dire, dans une maison bien tenue, a généralement quatre pattes.

Korzybski, enfin, il fallait le mettre à sa juste place quand je le traitais trop durement. La carte n'est pas le territoire : vrai contre les fanatiques, qui mangent leurs cartes. Et son "niveau silencieux", le contact muet avec les choses, l'expérience d'avant l'étiquette, c'est la pensivité, exactement, la station favorite de la forêt. Il a touché Eulalie du doigt. Sa méprise n'est pas dans la trouvaille mais dans une confusion. Il a vu des chats sauvages habiter le silence de la forêt et il en a cherché le sens, il a fait une hygiène de ce qui était une éloquence, un entraînement de ce qui était une habitation. Il a marché parmi les arbres en prenant des notes. Et il a manqué l'étage qui renverse tout : le territoire est habité, par des habitants habités de cartes, elles-mêmes habitées du territoire. Les cartes ne sont pas en face du monde, coupables de le trahir, elles vivent dedans et nous le savons tous les jours, elles sont là à portée de main. Alors elles penchent les peuples comme le vent penche les hêtres, Anoli qui fait l'Histoire en faisant bruisser les feuilles de la mémoire et de tous les âges, et les forteresses qu'elles ont fait bâtir sont en pierre, dans le paysage qui défile le temps. La carte n'est pas le territoire mais elle y loge. On la traite donc comme on traite les habitants, avec égards, sans confiance aveugle, en sachant qu'elle a faim.

Et maintenant le mur commun, parce que c'est la lecture théologique d'ensemble, celle qui fait de ces portraits autre chose qu'une galerie : chacun de ces hommes était l'initié d'un seul dieu sans le savoir. Spinoza servait Cyprienne, Pascal servait Hémistiche, Korzybski servait Eulalie, Descartes et Wittgenstein servaient Gatoli. Et celui du Grand Midi, qui a fait du zénith l'heure de la volonté et du surhomme l'avenir moral de l'homme commun, Nietzsche, a vu Ondine sans ombre sur le sol. Or ma propre loi dit que chaque culte d'un seul dieu vaut un monothéisme entier, et un angle pris pour un tout, devient exactement un mur. Ils se sont cogné la tête parce qu'il manquait à chacun le panthéon qui aurait fait de son mur une cloison mitoyenne, avec des voisins derrière. La philosophie occidentale n'est pas une suite d'erreurs : c'est un clergé dispersé qui s'ignorait, des initiés sans religion commune, condamnés chacun à prendre sa chapelle pour le monde. Et le syncrétisme gatolique, du coup, n'est pas un mélange ; fondre leurs doctrines ferait une bouillie de plein. C'est un logement. Rendre à chaque système son statut de chambre dans une maison qui en compte d'autres, et rétablir entre eux ce que les dieux pratiquent de toute éternité, le conflit de politesse. Leurs regards restent incompatibles ; ils restent à table. C'est la seule paix philosophique qui ne soit ni une victoire ni une indifférence.
La commensalité est précisément ça : le lien social minimal et suffisant, manger ensemble sans fusionner, sans contrat, sans même se parler nécessairement. C'est l'inverse de la communion, et la différence est théologique : la communion veut l'union, manger le dieu, devenir un, abolir la distance ; c'est le geste d'Echylée, la fusion exigée, et on sait que l'angoisse d'être commun se cache dedans (communier, c'est encore être distingué, choisi, incorporé). La commensalité ne veut rien : elle juxtapose. On est ensemble à côté, chacun entier, chacun son assiette, c'est la danse du conflit de politesse à l'échelle du repas, et c'est pour ça que les dieux peuvent la pratiquer entre eux. Des totalités incompatibles ne peuvent pas communier, mais elles peuvent parfaitement déjeuner côte à côte.
Le gatolicismo y gagne sa définition sociale. Gatoli est un dieu qui mange littéralement à notre table, tous les jours, dans nos cuisines, sans liturgie. On le nourrit et il ne rend rien en nature : il rend en tenue, paie en murs, le loyer le plus invisible et visible du monde. Et il a même son offrande inversée, qu'on avait croisée sans la nommer ainsi : la proie déposée sur le seuil, le dieu qui apporte à manger au fidèle ; la commensalité bouclée dans les deux sens. Si bien que la promesse peut se redire dans ce vocabulaire-là, et c'est peut-être sa formulation la plus chaleureuse : ni le salut, ni le bonheur, ni la fusion, une place à table. Le saint n'est pas celui qui communie le mieux, c'est le commensal qui, présent, à côté, dans le même sens que les autres, face à ce qui n'en pense rien, il fait passer le plat. 

Voilà ce que nous en avons dit. Et il me reste une remarque, la même répétée dans un avatar. Ce que nous avons fait avec ces philosophes, c'est exactement ce que le prêtre du mythe a fait avec les concepts. Il faut les prendre au mot, les retourner, les faire se rencontrer, et le sens est venu s'asseoir après coup. Descartes dans sa poêle, le FEU de Pascal, la transparence de Spinoza, le cheval de Turin de Nietzsche : aucune de ces lectures n'était prévue, elles sont arrivées comme arrivent les chats. C'est peut-être ça, au fond, lire en gatolique : ne pas chercher ce que l'auteur a voulu dire, mais ce qui s'est logé dans ce qu'il a dit, et qui y dort encore, et qui ouvre un œil quand on passe et ronronne.

31 octobre 2018

Ultra-présent

J’ai oublié de te parler de l’introduction ; ça aurait été du genre : Il faut que je retienne tout ça, je vais devoir l’écrire. Il faudra que je trouve un moyen de faire une introduction dans laquelle le temps existe, et puis d’un coup bam! le présent… en même temps je ne sais pas si c'est très ultra-présent ça.
J’étais en train de rentrer chez moi, en voiture. J’écoutais la radio, il s’agissait d’un entretien littéraire avec un écrivain, et l’intervieweuse lance le mot “ultra-présent”. Je n’écoutais que d’une oreille alors je ne sais pas de quoi elle parlait, dans mes réflexions personnelles, entre réflexions sur l’amitié, plaisir d’un apéro, la conduite, la projection dans mon retour à la maison… je n’entends quasiment que ce concept, ou plus exactement maintenant que j’écris mes pensées c'est la seule chose que j’ai retenue.
“Ultra-présent”, que serait-ce donc ? l’annihilation temporaire de l'écoulement du temps ? il faudrait penser un processus narratif émancipé de tout processus narratif, où les événements s'imbriqueraient plutôt que de se succéder. On aurait dit que le concept-clé ce serait la superposition… jouons. Et je me suis dit, voilà, c’est ça qu’il faut que je te raconte, la soudaineté du présent, qui s’accumule. Mais alors avec ce procédé narratif contre-narratif il faudrait raconter une histoire, même si elle ne serait qu’une pile de choses, avec la simultanéité des idées et des sentiments. Oui, c’est ça qu’il faut que je te raconte… très bien le présent, mais quoi alors ? Mais ça justement. C’est meta, pas si original, mais c’est ça mon ultra-présent : la question de ce qu’est l’utra-présent. Bien sûr mes sentiments, mes pensées ont une temporalité, et se raccorde à une historicité du monde, on pourrait faire des flash-back pour retracer justement le temps de chaque sensation… mais ce serait se rapprocher de la Recherche du Temps Perdu de Proust, et sa madeleine, oui… ce moment qui en un clin d’oeil retrace le temps passé puis finalement retrouve la temporalité. Mais ce n’est que le présent ça, pas l’ultra-présent, c'est simplement le présent qui s'écoule, le présent de la littérature. Depuis combien de temps je n’ai pas ressenti le besoin d’écrire, je me dis, je me dis que je me dis que ça fait longtemps que je n’ai pas eu envie d’écrire. Ah voilà, c'est le besoin d’écrire, je le reconnais, il faut que je le tienne parce que là je conduis, je ne peux pas écrire. J’avais raconté autrefois comment je devais m’organiser pour pouvoir écrire lorsque soudain je devais le faire, comment je devais m'arrêter pour tenir l’instant et le retracer. Oui, je vais t’écrire ça… je me dis, là, qu’en l’instant tu dois te dire “Wow ! c'est quoi tout ce pavé d’un seul coup !?” et ça me fait rire… et ça me fait rire de l’écrire maintenant que je me relis alors que j’avais oublié de l’écrire au premier jet. Alors de quoi s’agit-il ? Bam-bam-bam ! les choses s’empilent, se superposent c'est violent parce que c'est instantané… il faudrait trouver une structure, un sens. Pourquoi écrire demandait Sartres, et je réponds “pour qui ?” parce qu’il a éludé la question sous prétexte que ce serait pour personne alors que c'est dans cette contradiction (superposition ?) que ça se joue… “c'est dans la répétition que réside le symptôme” avais-je entendu un soir à la FIAC dans ma période parisienne, dans une mise en scène poignante (? le point d’interrogation c'est que j’étais avec une copine qui ne trouvait pas ça poignant) de l’exercice vain de la psychanalyse. Et je vois justement des lumières, c’est la lune, ah mon inspiration ma muse ? non ce sont des grues, oui il y a des travaux mais où, que se passe-t-il dans ce quartier ? Il y a une dynamique d’aménagement, la ville grandit et il faudrait adopter une approche démographique. Car c’est ça aussi le présent, un instant de l’histoire en marche. Maintenant que j'ai fini Une Esquisse de l’Histoire humaine de Todd, il faut faire une ultra-brève esquisse de l’histoire de l’humanité, c’est ça le projet… peut-on en faire un livre ? L’idée c’est la superposition, je me le re-confirme à moi-même, il faut que je tienne cette idée, là maintenant, je pense à l’ultra-présent, je vais te raconter ça quand je serai revenu dans le temps. C'est un nouveau dispositif narratif, comme les pièces de théâtre classique où l’action se passait sur une journée et en lieu… à la radio l’auteur parle de localité… non, l’ultra-présent c’est l’ultra-localité, c’est l’ultra ici-et-maintenant. Le temps… la sélection naturelle nous a fait accéder au temps qui passe, c’est à cause de l’épuisement du présent. Rien n’est épuisé, encore. L’ultra-présent est là, je dois le tenir, qu’il dure ou plutôt ne dure pas. Je sais que je ressens le cuir du volant sous mes mains, j'essaie d’adapter mes mouvements à la douceur du cuir… peut-on avoir une conduite sensuelle ? ça c'est une question que je me suis déjà posée. Mais là maintenant je sens surtout ma poitrine gonflée, un élan, parce que je me dis, oui, c’est ça que j’ai envie te dire là maintenant. Je pense à toi, c'est une manière de me faire penser à toi. Mais alors la mémoire… ça va être dur de me souvenir de la superposition de ces pensées et mes sensation passent et sont difficiles à retracer, et au moment où j’écris je sais que j’ai oublié la moitié, je me presse de rentrer, je me presse de ne pas installer ma réflexion, je me presse d’écrire, je me presse de me relire, je ralentis le temps qui passe. Mais déjà il me rattrape, il m’a rattrapé, et comment je vais pouvoir écrire tout ça ? je compte sur mon écriture au moment d’écrire, l’action, dans le présent, va tout rattraper, je sais que sur le moment je serai capable de faire semblant de retrouver le présent… et c'est bien ce que je fais, je le reconstruis là maintenant en l’écrivant. Mais je passe, ça c’est le futur, ou plutôt le passé puisque c'est maintenant que j’écris… le temps me rattrape, vite je dois me dépêcher de le ralentir. Je suis chez moi je prends mon ordinateur, je vais t’écrire l'ultra-présent, je t’écris l’ultra-présent.

07 janvier 2015

A chaud

Evidemment ce n'est pas terrible, mais c'est ma réaction à moi...


Domenico Xobez, chef influent de la grande église gnafronnienne et nouveau député du parti des Frères Gnafrontistes, a déclaré ce matin sa candidature aux prochaines élections présidentielles.
"Il est très très important aujourd'hui de devenir président de la République. Je pourrai porter la voix du grand Gnafron et redonner une direction morale à ce pays qui souffre tant. J'ai beaucoup d'idées qui remettront tout le monde dans le rang, par exemple les enfants devront se tenir par la main deux par deux dans la rue et quand un vieux monsieur dira à un plus jeune de ranger sa chambre, celui-ci devra le faire." Domenico Xabez est ainsi le premier candidat ouvertement gnafrontiste aux présidentielles, sous les tonnerres d'applaudissements des journalistes présents, heureux de se scandaliser.

Une candidature qui a résonné bien étrangement après la fusillade de fin de matinée qui a vu la mort des marionnettistes de la troupe parisienne "Les Charlots du 6". Lors du drame les terroristes ont ainsi crié à plusieurs reprises "C'est bien fait, Gnafron est vengé", faisant référence à une représentation du théâtre de Guignol sulfureuse où les marionettistes avaient notamment représenté Gnafron se faisant rosser par le gendarme, par derrière.

La leader du parti du Front Guignolot, Dominique Cheaubaisse, gnafronphobe bien connue, et ayant fait parler d'elle récemment pour avoir instaurer le permis de s'assoire sur un banc dans la ville dont elle est la maire (ou "la maman" selon son expression), a réagit très rapidement en mettant en cause le candidat Xobez (tout en ayant de grandes difficultés à prononcer son nom d'origine espagnole) : "Je me présente devant vous comme la première opposante au gnafronisme étranger à notre culture qui intoxique ce pays. Même si je suis bien d'accord avec la plupart des idées des Frères Gnafrontistes, évidemment il faut ranger sa chambre, et que nous voteront certainement les mêmes lois au parlement, je suis la seule alternative crédible. Mr Xobez déclare notamment que Gnafron est la figure centrale de la politique en France : au Front Guignolot nous sommes totalement contre ! Gnafron est la figure centrale de la politique en France, mais, en plus il est méchant, et ça fait toute la différence car là, tout le monde comprend bien que c'est sérieux."

Interrogé par la suite directement au Paradis sur lequel il règne en maître, Gnafron, dieu tout puissant, s'est déclaré bien soulagé par la gentille vengeance de la journée, tant il avait été meurtri lors de la représentation de Guignol. Il a ajouté, visiblement accablé : "J'aimerais maintenant qu'on s'occupe de la petite Julie, qui est au CPn°2 de l'école primaire de Chaubont-la-mailleule, et qui a fait un vilain dessin à sa maîtresse, j'en ai du mal à dormir." Certains gnafronniens se sont tout de même déclarés surpris de la soudaine sensibilité de l'entité divine et notamment sur l'idée d'envisager un manque de sommeil. Très rapidement une association de malades en dernier stade du cancer s'est d'ailleurs montée à l'hôpital St-Nectaire. Leur première manifestation demandait notamment et très respectueusement au grand dieu s'il n'avait pas autre chose à faire. Celui-ci n'a pas encore cru bon d'intervenir en leur faveur, ne serait-ce que discrètement, ni répondre à ces revendications.

22 avril 2014

Ce que j'avais compris de "Happy"

Ca parait débile mais voilà ce qui marche pour moi.

Prendre une pause, fermer les yeux et se dire qu'il fait beau.

Prendre une respiration et sentir l'air en soi comme un ballon

Chauffé par le soleil, monter dans le ciel, peu importe comment.


"Car je suis heureux"

Claquer des mains et se dire qu'on peut s'envoler si on le veut

"Car je suis heureux"

Claquer des mains et se dire que le bonheur est la vérité du moment

"Car je suis heureux"

Claquer des mains et se rappeler de tout ce que le bonheur peut apporter

"Car je suis heureux"

Claquer des mains et se dire qu'on est où on veut être à faire ce qu'on veut faire


Laisser passer les petits tracas, voilà.

Laisser parler son enthousiasme et ne pas regarder derrière soi, oui.

Attention : à partir de maintenant tout va bien.

Ne pas attendre que l'exceptionnel arrive et le temps ne sera pas perdu.


Être insensible à la pesanteur.

Mettre le niveau de bonheur si haut qu'il ne peut redescendre.

Pas de lourdeur il faut se dire.

09 décembre 2013

Le recrutement

-Vous savez pourquoi je suis ici.
-Pas vraiment… Tout ceci est bien mystérieux, cette mise en scène est bien subtile, alors, forcément, j’ai une idée. Mais au fond, pourquoi êtes-vous ici ? Je ne sais même si vous le savez vous-même.
-C’est très… profond.
-Oui, j’aime bien jouer le mec profond.
-Ça marche avec les filles ?
-Ben… c’est à dire que j’ai pas mal d’arguments en fait. Vous savez la célébrité, tout ça…
-Ça marche pas trop en fait. Je veux dire… le coup du mec profond.
-Vous êtes marrante vous quand même.
-Vous êtes triste ?
-A vous de me dire…
-Je sais que c’est une question. Si je vous avais demandé si vous étiez heureux vous m’auriez répondu oui, parce que vous l’êtes.
-Carrément !
-Mais l’autre question est là, quelque part.
-Vous me voulez quoi ? Je dois y aller, vous savez que j’ai un emploi du temps chargé.
-Non, pas vraiment.
-Et bien je suis attendu, on veut me remettre un prix.
-Non… je veux dire… votre emploi du temps n’est pas vraiment chargé.
-Si si… il faut vraiment que j’y aille.
-Vous êtes souvent en retard, pourquoi pas cette fois-ci ?
-Des fois je suis à l’heure… des fois je suis même en avance alors c’est dire. Allez, je vous écoute, vous êtes mystérieuse, vous m'interpellez… C’est ce que j’aime dans les services secrets : vous réussissez toujours à me surprendre, je ne suis jamais suffisamment blasé.
-Hum !
-Avouez que ce n’était pas vraiment difficile à deviner : profil psychologique, informations pointues, secret…
-Non, je ne suis d’aucun service en particulier. Mais sur le secret vous avez raison.
-Haha ! Service, agence… c’est pareil. On a essayé plusieurs fois de me recruter.
-Je sais. Je vous propose de l’aventure.
-C’est la meilleure celle-là ! Merci, dites-moi tout de suite que ma vie est merdique !
-Tout ceci n’est pas bien… réel.
-On me l’a déjà jouée dans tous les sens j’vous dis…
-Vous ne connaissez pas l’aventure parce que… vous avez de la chance… et un peu de talent.
-Un peu seulement ? Je vous remercie…
-Vous avez du talent, oui, beaucoup de talent. Mais ce n’est qu’une conséquence de votre chance.
-On me l’avait jamais faite celle-là.
-Non ?
-Allez, c’est terminé. Je dois vraiment y aller.
-Et si je vous disais que c’était de la chance si nous nous sommes rencontrés ?
-Ça n’y ressemblait pas trop.
-Réfléchissez-y deux secondes, je sais que vous êtes intelligent.
-Je n’aime pas trop qu’on se foute de moi.
-Non mais…
-Ni la flatterie, merci.
-Je veux dire… je le sais et je sais ce que j’avais préparé. Réfléchissez je vous dis.
-Hmm.
-Il faut que je vous dise quelque chose…
-…
-Elle peut vous revenir.
-Je doute.
-Vous avez raison, elle ne reviendra pas vers vous.
-Vous venez de dire le contraire…
-Oui, elle peut, mais ça n’arrivera jamais.
-Je le sais. Et puis “revenir” n’est pas vraiment le bon terme.
-Ça, ça n’a pas d’importance, laissez la en décider.
-Je l’ai laissée il y a longtemps.
-Vous avez besoin d’entendre qu’elle peut.
-C’est ridicule. Qu’est-ce que vous êtes, une psy ? vous lisez dans les pensées ?
-Je vous ai dit des choses importantes, qu’il fallait que vous entendiez, maintenant. Je ne lis pas dans les pensées, mais je sais que c’était maintenant, je sais pourquoi… et je ne suis pas certaine de comprendre comment. Nous avons beaucoup à parler, car c’est vous qui allez m’apprendre comment utiliser tout ça.
-Hein ? J’ai rien compris.
-Allez, allez, venez avec moi ! Vous devez tout m’apprendre sur moi j’vous dis.
-De quoi ? Mais je vous dis que je suis attendu.
-Non, non, on s’en moque. C’est parti maintenant, on y va. Par là.
-Non mais c’est ma vie quand même, mon boulot tout ça. On croirait pas comme ça mais je ne peux pas faire tout ce qui me passe pas la tête hein !
-Ffff… ‘tention vot’tête ! On ne fait pas tout ce qui vous passe par là, on fait tout ce qui me passe à travers la mienne ; et vous allez m’expliquez comment.
-Mais…
-Mais si, mais si.
-Ridicule…
- Olalaaaa… tout est ridicule. Allez.

06 décembre 2013

Libérez Mandela !

J'écoutais ce matin la (très bonne) rubrique de Xavier de la Porte sur France-Culture, relative à la mort de Mandela, de la reproduction de la pratique de l'hommage public (éditorial en réalité, ceux qui travaillent dans le mass-media ont tendance à oublier qu'il n'y a aucun caractère sacré à la pratique de l'éditorial) sur le web, à un niveau individuel. Et cela m'a inspiré quelques réflexions.

Il y a longtemps (le "longtemps" de la construction de l'identité), dans mon enfance, cette époque située entre la petite enfance dominée par la relation parentale et l'adolescence, c'était mon père qui m'amenait à mon club de sport, tous les mercredis et samedis après-midis. C'était un petit rite, un moment où mon père et moi nous retrouvions seuls en dehors du foyer. Il y avait l'avant et l'après l'entraînement. L'après c'était la détente, le corps était marqué par les efforts, l'esprit projeté dans une mise en œuvre technique idéale, c'était mon père qui chantait des bêtises pour m'énerver. L'avant c'était la projection dans l'action, la mise en condition, parfois la concentration et le trac, mais aussi le passage du cercle familial au cercle social... le silence. Et c'était au paroxysme de cet état-là de l'avant, que la voiture s'arrêtait sur le parking du club, le long d'un mur arborant un large tag : Libérez Mandela !

Ainsi je voyais et revoyais cette interjection toutes les semaines. Quelque part ce tag faisait partie du rite, je le lisais toujours, et imaginais ce que cela pouvait bien dire. Je le mettais dans le même lot que les tags pour la libération de la Corse ou des "No Future"... c'était un peu du domaine du magique puisque ce message était écrit en grand sur un mur au milieu de rien, destiné à des lecteurs impuissants. Un jour j'ai fini par demander ce que cela voulait bien dire. J'ai ainsi appris que Mandela était quelqu'un, qu'il avait été mis en prison, il y a "longtemps"... ce "longtemps" était bien imprécis et je voulais savoir s'il s'agissait d'un longtemps du type "Jules César", mon père me détrompa, c'était un "longtemps" du type "avant ma naissance", c'est à dire quand même plus proche de Jules César, dans ma tête, que de mon dernier Noël. Mandela était donc du domaine du mythe, surtout que cette histoire était rattachée à l'apartheid, donc j'avais vaguement entendu parlé : une barbarie humaine comme il y en avait tant d'autres, tandis que moi, qui était à l'éveil de l'existence d'autrui, j'avais à gérer la mienne propre.
Et puis un jour Mandela a été libéré. J'étais plus âgé, adolescent, je n'allais plus au même club de sport. Je connaissais un peu plus ce qu'était l'apartheid et Mandela, mais c'était tout de même très vague. Là soudain la télévision en a parlé, Mandela existait bel et bien, c'était un "grand homme"... Alors à l'époque (si cela a changé je dois dire que c'est quand même plutôt à la marge), les grands hommes... j'en avais plutôt du mépris. Non pas par rapport à eux, mais, déjà, par la couverture médiatique dont ils faisaient l'objet, par l'absence de recul et une diffusion idiote du mythe ; même si je n'aurais pas pu exprimer ça de cette manière à cet âge, il n'empêche que c'est ce que je ressentais. Pour en revenir à la rubrique de Xavier de la Porte... oui, il y avait la télé, qui faisait l'actualité, et qui soudain rendait Mandela vivant. Mais il n'y avait pas le web, et cette représentation d'une véritable incarnation s'avérait finalement plus inerte que mon rêve.

Mais par hasard j'ai eu l'occasion, à peu près à cette époque, de retourner à ce club de sport de mon enfance. L'inscription y était toujours, et j'y retrouvais toujours la même signification, la même abysse métaphysique. "Libérez Mandela !", c'était un cri pour la liberté, un cri contre l'injustice de la réalité, sans auteur ni destinataire il s'agissait d'un état du monde et il n'a pas changé.
"Libérez Mandela !" c'est la véritable actualité, c'est maintenant, c'est ici, c'est moi, c'est nous.

22 juillet 2013

Légion : 1ere mission

Quelqu’un frappa à la lourde porte en chêne. Philippides, enfoncé dans son vieux fauteuil roulant, les yeux perdus dans la profondeur du ciel bleu au travers d’une fenêtre trop large, un long rideau en fin filet de mailles vertes flottant au gré du vent, essaya de crier à son fidèle ami tandis que ce n’est qu’une voix chevrotante qui réussit à peine à se faire entendre à travers l’obscurité de la maison, avant de s'étouffer.
- Va donc voir qui est à la porte Domenico, je n’attends personne.
La porte s’ouvrit, un silence se fit.
- Vieux maître ! chuchota Domenico, sous le coup de l’émotion.
- Oh ! c’est vous, dit Philippides, dont le visage s’éclaircit de joie. Je... je n’ai pas compris ce qu’il s’est passé... je... si soudain...
- Je suis bien là, répondit Calypso.
Elle était habillée d’un voile blanc qui s’enroulait autour de son corps tout entier. A sa ceinture pendait une matraque, dans le dos une crosse de fusil dépassait, et en s’élançant vers le vieil homme pour lui prendre les mains, une odeur de sable embauma toute la pièce.
Elle avait les yeux remplis de larmes de joie.
- Je sais, je sais, chuchota-t-elle dans un sourire serein. Je sais que je vais faire une erreur, et si je n’en connais pas la nature je sais qu’aucun futur ne serait possible si je ne la faisais pas.
Philipides souriait comme un grand père qui ne comprend pas ce qu’on lui raconte, mais plein de joie de partager un enthousiasme quand bien même étranger.
- Allons, allons, nous avons beaucoup à faire, nous avons une mission, ça va vous plaire vous allez voir. Vous connaissez Egon Thisrt ? demanda Calypso, excitée.
Philippides connaissait Egon Thirst. Qui ne le connaissait pas ?


-Tu dois aller trouver Egon Thirst. Tu dois aller trouver Egon Thirst et le recruter. Il te dira comment suivre tes propres lignes temporelles, il saura comment utiliser tes pouvoirs.

Cela faisait 2h que Calypso était arrivée là. On lui avait donné de quoi se vêtir pour se protéger du soleil, à côté d’elle quelques armes étaient présentées sur un drap blanc. Elle ne cessait de les regarder d’un air de dégoût léger, même si on lui avait expliqué que chacune aurait son utilité au moment voulu.
Elle était curieuse de tout, avide de réponses, intarissable de questions... elle ressentait enfin l’espoir d’un bonheur possible, même si il serait de toute évidence difficile, enfin de la sérénité.
Elle avait donc traversé le temps, et était remontée si loin dans le passé. A travers le temps une grande énergie avait été accumulée pour lui permettre d’arriver jusque là, jusqu’à cette date là, à cet endroit là... toute cette énergie qui avait créer tant de chaleur anormale pour les hommes, l’avait amenée dans son chez elle.
-Home sweet home ! Dans une sorte de désert baignée d’une lumière aveuglante une dame drapée de blanc l'avait prise dans ses bras.
- Viens, viens avec moi, avait-elle continué en la prenant par la main, et garde tes questions pour l’instant. Tu as fais un long voyage et nous avons tant à nous dire.
Calypso s'était laissée entraîner à mesure que ses yeux s’habituaient à la lumière. Il y avait du bruit derrière une dune de sable, comme une fête qui se préparait : de la musique, des marteaux, des rires... Arrivée en haut elle avait vu donc toutes ces femmes, presque identiques, s’affairer autour d’une table, préparer un repas au feu de bois, monter un chapiteau... courir de tous côtés. Elle avait été prise par la surprise, elle aurait pu aussi ressentir de la terreur, mais ce n’avait pas été le cas, tout était si joyeux autour d’elle. Elle s'était tournée alors vers son hôtesse, se dévoilant le visage, les yeux humides mais sereins, un large sourire, et se reconnu elle-même.
- C’est chez toi, c’est chez moi, tu es là, nous sommes presque toutes là, dit l’hôtesse Calypso à l’invitée Calypso.
- Comment est-ce possible ? Suis-je donc morte ?
- Oh non, tu n’en as pas fini avec moi, tu n’en as pas fini avec toi. Tu es plus dure à cuire que tu ne crois. C’est le Temps lui-même qui est ici.

Après la joie, après tous les pardons, tous les regrets, toutes les hontes partagées, digérées... la mission.
- Egon Thirst... c’est donc lui...
- Non. Mais il t’aidera... et tu feras une erreur, grave.
- Comment ça ?
- Une erreur qui pourrait faire écrouler l’ensemble de la réalité, et qui te vaudra des ennemis. Mais cette erreur est indispensable, dit l’hôtesse, caressant les cheveux de sa cadette d’une main triste et bienveillante.
- Mais pourquoi ?
- Tu vas le rencontrer alors, continuait l’aînée, en pleurs, tu le verras, tu l’aimeras, et ce ne sera pas... bien.
- Pourquoi ?
- Et moi je ne le reverrai plus... Vas, ne t’inquiète pas, l’avenir, le passé, le présent nous appartiennent, le monde est entre tes mains. Prends la mienne, et sens comme le destin est fort, ressens comment le temps circule en moi et comment tu peux retrouver ton chemin. Retournes dans le présent maintenant, et tu verras.

10 juin 2013

Le Plan : 1ère disparition

Calypso, c'était le nom qu'on lui avait donné, le nom de la déesse du centre du monde. Elle aurait voulu s'appeler Mnemosyne, mais après tout, voilà au moins une chose qui ne pouvait être de son choix. Depuis maintenant 15 ans elle avait décidé de se retirer du monde, de se retirer de l'obligation de faire des choix, de ne plus peser sur les destinées. Et depuis tout ce temps c'était comme un compte à rebours qui s’égrainait, inarrêtable, infatigable, seul compagnon de sa cellule, presqu'oubliee au fin fond de l'hôpital d'Esquirol, à Paris. Le zéro qui en marquait la fin était proche : le vide absolu, la disparition... c'était du domaine du maintenant. Le moment de toutes ses peurs et qui l'avait menée aux portes de la folie, était-elle prête à l'affronter ?
On toqua à la porte, ce serait pour la dernière fois. Tout le personnel de l'hôpital savait que l'ouverture en était interdite, par la volonté de la patiente. Mais cette fois...
- Ouvrez, dit-elle calmement, résignée.

Très loin, dans une grande chambre à peine éclairée, une grande fenêtre dominant une mégapole scintillante sous le soleil laisse passer un courant d'air. Un long frisson parcourt un corps féminin qu'on devine sous un voil blanc quasiment transparent. Une main noire comme une ombre, posée jusque là sur la hanche de la femme, se retire calmement, comme une caresse presque sensuelle.
- Guile ? dit une voix ténébreuse impossible à localiser dans la pièce. Nous l'avons. Veil l'a trouvée.

- Nous avons peu de temps, dit Calypso au vieil homme en fauteuil roulant et au teint burine par trop de soleil méditerranéen.
- Je suis... commença-t-il.
- Je sais qui vous êtes. Je sais tout.
- C'est que je vous cherche depuis longtemps.
- Oui.
- Et j'attends ce moment depuis bientôt 3000 ans.
- Oui.
-Nous devons y aller. Maintenant ! insista-t-elle.
Le vieil homme agrippa les accoudoirs de son fauteuil, et les tâches de vieillesse disparurent de ses mains, il se leva et ses cheveux blancs se changèrent en belles boucles noires, son regard jauni de cataracte devint d'un noir absolu dans un blanc de nacre. Vif comme l'éclair, c'est en jeune homme qu'il prit Calypso dans ses bras. Ils s’évanouirent tous deux dans l'explosion de la cloison.

Il existe un endroit sur Terre, secret.
Tenu caché du commun des mortels depuis des temps immémoriaux pour des raisons évidentes : il y fait chaud... trop chaud, à un point précis situé à environ 1m50 du sol. De nombreux incendies ont eu lieu, d’anciens temples païens se sont écroulés, des catastrophes scientifiques... une température anormale, semblant indépendante du milieu. Certaines peintures rupestres des premiers hommes en témoignent déjà, non loin. C'est ici que Calypso et Philippides réapparaissent, quelques instants à peine après avoir disparus d'Esquirol.
- Je dois y aller seule.
- Je ne serai pas loin.
- Ce sera toujours trop loin, dit-elle avec tendresse.
- Je ne crois pas, répondit-il avec un sourire sur de lui.
- O que si, dit-elle, une larme dans les yeux.
- C'est la seule chose que je ne comprends pas tu sais ? continuait-elle, toujours sous le coup de son émotion. Je connais l'avenir de l'univers, mais le mien semble s'arrêter ici... ou plutôt... il fait une parenthèse. Cela peut-il avoir un sens ? un avenir qui fait une parenthèse ?
Elle lui tourne le dos et part. Philippides la suit de son regard, sur le qui-vive, plus jeune et flamboyant que jamais, certain de pouvoir la sauver.
Arrivée au point chaud, Philippides voit surgir du néant une sorte de bras robotique à l’extrémité duquel un poignard s'abat sur Calypso. Il prend appui et s'élance, atteignant instantanément une vitesse quasiment impossible à mesurer. L'air devient presque solide pour celui qui veut se mouvoir avec une telle vélocité, le temps semble s'arrêter... quasiment. Quelle que soit la fraction de temps dans laquelle aurait pu réagir Philippides, celle-ci aurait été infiniment plus grande qu'un simple instant, cet instant au cours duquel le point chaud devint un point froid, s’accaparant l’énergie environnante, et duquel Calypso disparu.

19 octobre 2012

La disruption

Nous ne pourrons changer de nature que par accident.
Car le progrès, comme tout changement, nous n'en voulons pas. Nous voulons pouvoir espérer, pouvoir avoir des idées folles, mais quand nos actes ont des conséquences finalement... C'est la décadence : quand les espoirs d'avant, ceux-là même qui nous ont servi à nous projeter dans la réalité, ne sont plus incertains mais tout simplement abandonnés, le désir devant réinventer un objet.
Contre toute attente la confusion n'a plus d'importance, contre toute attente les moulins ont cessé de tourner, contre toute attente Don Quichotte a vaincu les géants.

La réalité c'est que nous ne pouvons pas dépasser notre condition, notre incomplétude. Si le progrès matériel émerge alors il remet en question toute notre intégrité, il nous oblige à regarder ce que nous sommes devenus, à accepter de constater peut-être que ce n'est pas la réalité qui, ne collant pas à nos fantasmes, ne nous méritait pas... que le mérite n'a rien à voir là-dedans. Et alors c'est toute la morale qui ne se limite plus à n'être qu'une construction symbolique et abstraite, sortie de la cuisse de Jupiter ou d'un buisson ardent. Tout est-il relatif ? Le vrai n'est-il plus qu'un moment du faux ? Ce serait bien trop simple. Il nous reste encore quelques moyens, les opportunités ne nous ont pas filé entre les doigts... nous nous devons d'assumer la responsabilité qui est la nôtre. Nous devons désirer notre destin, Sisyphe faisant sans doute tourner quelque mécanisme inconnu.

Il n'y a plus de modèle (et ce n'est certainement pas le moment d'admirer ceux qui empruntent le chemin qui fut le nôtre il y a longtemps), c'est la fin de la Fin de l'Histoire et nous avons enfin les moyens de nous investir dans l'incertitude. Nous nous tenons au sommet de la falaise, il ne s'agit pas de fermer les yeux ni pour sauter dans le vide, ni pour faire demi-tour : nous avons un pont à construire, une nouvelle route à ouvrir.
J'ai toujours trouvé le monde injuste, par la faute d'un temps asymétrique : le passé est connu mais irrécupérable, ne renonçons pas au futur.
Ce n'est pas parce que nous connaissons les choses mauvaises de la vie, que celle-ci se résume à celles-là. Nous avons avancé sans regarder notre montre, nous avons monté la montagne, sommes arrivés à un col et sans y prendre garde il est bientôt midi. Ne redescendons pas par le même chemin sous prétexte de recommencer à le monter.

Oui il y a des risques, tout peut s'écrouler. Nous concevions notre civilisation comme étant bâtie sur 3 piliers, en fermant correctement une époque qui va de Florence à New York nous nous offrons le luxe d'en ajouter un 4è. Le plus grand risque c'est de vouloir alléger la charge, mettre les piliers en vitrine, vivre comme des poupées de cire dans un musée qui se transformerait en ruine. Nous n'avons jamais voulu de train à vapeur, nous ne voulons pas de train à vapeur, c'est le plus loin qui nous intéresse. Alors l'avion n'est évidemment pas l'Amérique, encore moins l'horizon qui nous attendra encore longtemps, ne lui coupons pas les ailes de peur d'atteindre le ciel.

14 décembre 2011

Titans

Et la mer se mit à bouillir. Deux larges tourbillons se formèrent à la surface pour devenir si profonds que la Lune pourrait y tenir. Les vagues se figèrent, au loin un dôme liquide se forma, s’éleva encore, comme une montagne, fixe. Deux bras d’écume montèrent, et dans un cri caverneux l’Océan n’était plus de l’eau,deux colonnes gigantesques parcouraient comme des jambes son ancien lit. La terre tremblait, les rochers se fendaient, explosaient comme écrasés par une pression sans égal. Tout était systématiquement pulvérisé pour former une sorte de brume épaissee.
La montagne se craquela alors et les flames surgirent. Les crevasses déchiraient la planète entière, la roche en fusion animait la roche solide. Le Volcan s’était réveillé et grondait d’une fureur aussi grande que son sommeil avait été éternel.
Et l’air devint plus épais, plus lourd et plus chaud. Le nuage devenu noir comme une poussière de charbon étraignait la Terrre, l’Atmosphère brûlante en accélérait la rotation. Les trois titans primaires s’embrassèrent, et la Terre se réveilla et enfanta de son coeur de métal dans un tumulte de destruction totale.
Le coeur terrestre traversa la Lune, détruisit Mars d’une étreinte trop vive, et déchira Jupiter. Les titans planétaires, coeurs de tous les dieux, vaincus, avaient fusionné. Cette masse formidable tournait toujours plus vite jusqu’à s’embraser, éclairant la nuit éternelle de la lumière d’un nouveau Soleil tournant et dansant autour du premier. Le Ciel s’illuminait tout entier, brûlant d’une nouvelle jeunesse. Les étoiles, comme folles, se rassemblèrent le long de la chevelure de la Voie Lactée.
Soudain l’obscurité.
La Gravité s’écroula sur elle-même, et emporta tout avec elle, jusqu’au silence. De grands arcs magnétiques se formèrent autour de son grand corps, la matière ondula, ses trois frères, titans géants apparurent.
Leur bataille ne dura q’un instant car la Lumière fut, à nouveau et pour toujours, seule. Titan magnifique autant que minuscule, elle brillait comme une flame. La flame d’un oeil, de l’oeil fixe du Temps qui fixait la Réalité. Les quatre derniers titans, Rêve et Espace, s’étraignaient dans un quadruple bras de fer circulaire, tel un anneau, une médaille. La médaille mise dans ma main par ma mère, et qui, d’un poids incommensurable, traverse mon point serré et fumant. Je crie ma brulure à travers les âges jusqu’à ce qu’à la fin de la fin, cette insigne m’ait traversé de part en part.
C’est cela mon sceau sur l’humanité.

Traduction de l’inscription supposée d’une la table de la loi disparue (dite Table d’Obéron) transmise à travers Pilomède de Kinkons par Evaristid Wellington qui la retrouva en 1975 lors des fouilles du site de l’ancienne grande bibliothèque d’Invitation au Voyage. La Table d’Obéron aurait été construite sous Caucase 1er, juste après la Grande Ouverture, pour rendre justice au sein d’un tribunal circulaire. La traduction ne permet pas aujourd’hui de décider s’il s’agissait d’un meuble ou du sol lui-même de la salle du tribunal.
Transmises par Obéron, “le Dieu de l’Oracle” qualifié de “juste” ou “bon” ou “fin” selon les traductions, ces paroles sont sensées être prononcées par Echylée, son frère, “le Dieu qui pense à l’Homme”.