07 janvier 2015

A chaud

Evidemment ce n'est pas terrible, mais c'est ma réaction à moi...


Domenico Xobez, chef influent de la grande église gnafronnienne et nouveau député du parti des Frères Gnafrontistes, a déclaré ce matin sa candidature aux prochaines élections présidentielles.
"Il est très très important aujourd'hui de devenir président de la République. Je pourrai porter la voix du grand Gnafron et redonner une direction morale à ce pays qui souffre tant. J'ai beaucoup d'idées qui remettront tout le monde dans le rang, par exemple les enfants devront se tenir par la main deux par deux dans la rue et quand un vieux monsieur dira à un plus jeune de ranger sa chambre, celui-ci devra le faire." Domenico Xabez est ainsi le premier candidat ouvertement gnafrontiste aux présidentielles, sous les tonnerres d'applaudissements des journalistes présents, heureux de se scandaliser.

Une candidature qui a résonné bien étrangement après la fusillade de fin de matinée qui a vu la mort des marionnettistes de la troupe parisienne "Les Charlots du 6". Lors du drame les terroristes ont ainsi crié à plusieurs reprises "C'est bien fait, Gnafron est vengé", faisant référence à une représentation du théâtre de Guignol sulfureuse où les marionettistes avaient notamment représenté Gnafron se faisant rosser par le gendarme, par derrière.

La leader du parti du Front Guignolot, Dominique Cheaubaisse, gnafronphobe bien connue, et ayant fait parler d'elle récemment pour avoir instaurer le permis de s'assoire sur un banc dans la ville dont elle est la maire (ou "la maman" selon son expression), a réagit très rapidement en mettant en cause le candidat Xobez (tout en ayant de grandes difficultés à prononcer son nom d'origine espagnole) : "Je me présente devant vous comme la première opposante au gnafronisme étranger à notre culture qui intoxique ce pays. Même si je suis bien d'accord avec la plupart des idées des Frères Gnafrontistes, évidemment il faut ranger sa chambre, et que nous voteront certainement les mêmes lois au parlement, je suis la seule alternative crédible. Mr Xobez déclare notamment que Gnafron est la figure centrale de la politique en France : au Front Guignolot nous sommes totalement contre ! Gnafron est la figure centrale de la politique en France, mais, en plus il est méchant, et ça fait toute la différence car là, tout le monde comprend bien que c'est sérieux."

Interrogé par la suite directement au Paradis sur lequel il règne en maître, Gnafron, dieu tout puissant, s'est déclaré bien soulagé par la gentille vengeance de la journée, tant il avait été meurtri lors de la représentation de Guignol. Il a ajouté, visiblement accablé : "J'aimerais maintenant qu'on s'occupe de la petite Julie, qui est au CPn°2 de l'école primaire de Chaubont-la-mailleule, et qui a fait un vilain dessin à sa maîtresse, j'en ai du mal à dormir." Certains gnafronniens se sont tout de même déclarés surpris de la soudaine sensibilité de l'entité divine et notamment sur l'idée d'envisager un manque de sommeil. Très rapidement une association de malades en dernier stade du cancer s'est d'ailleurs montée à l'hôpital St-Nectaire. Leur première manifestation demandait notamment et très respectueusement au grand dieu s'il n'avait pas autre chose à faire. Celui-ci n'a pas encore cru bon d'intervenir en leur faveur, ne serait-ce que discrètement, ni répondre à ces revendications.

22 avril 2014

Ce que j'avais compris de "Happy"

Ca parait débile mais voilà ce qui marche pour moi.

Prendre une pause, fermer les yeux et se dire qu'il fait beau.

Prendre une respiration et sentir l'air en soi comme un ballon

Chauffé par le soleil, monter dans le ciel, peu importe comment.


"Car je suis heureux"

Claquer des mains et se dire qu'on peut s'envoler si on le veut

"Car je suis heureux"

Claquer des mains et se dire que le bonheur est la vérité du moment

"Car je suis heureux"

Claquer des mains et se rappeler de tout ce que le bonheur peut apporter

"Car je suis heureux"

Claquer des mains et se dire qu'on est où on veut être à faire ce qu'on veut faire


Laisser passer les petits tracas, voilà.

Laisser parler son enthousiasme et ne pas regarder derrière soi, oui.

Attention : à partir de maintenant tout va bien.

Ne pas attendre que l'exceptionnel arrive et le temps ne sera pas perdu.


Être insensible à la pesanteur.

Mettre le niveau de bonheur si haut qu'il ne peut redescendre.

Pas de lourdeur il faut se dire.

09 décembre 2013

Le recrutement

-Vous savez pourquoi je suis ici.
-Pas vraiment… Tout ceci est bien mystérieux, cette mise en scène est bien subtile, alors, forcément, j’ai une idée. Mais au fond, pourquoi êtes-vous ici ? Je ne sais même si vous le savez vous-même.
-C’est très… profond.
-Oui, j’aime bien jouer le mec profond.
-Ça marche avec les filles ?
-Ben… c’est à dire que j’ai pas mal d’arguments en fait. Vous savez la célébrité, tout ça…
-Ça marche pas trop en fait. Je veux dire… le coup du mec profond.
-Vous êtes marrante vous quand même.
-Vous êtes triste ?
-A vous de me dire…
-Je sais que c’est une question. Si je vous avais demandé si vous étiez heureux vous m’auriez répondu oui, parce que vous l’êtes.
-Carrément !
-Mais l’autre question est là, quelque part.
-Vous me voulez quoi ? Je dois y aller, vous savez que j’ai un emploi du temps chargé.
-Non, pas vraiment.
-Et bien je suis attendu, on veut me remettre un prix.
-Non… je veux dire… votre emploi du temps n’est pas vraiment chargé.
-Si si… il faut vraiment que j’y aille.
-Vous êtes souvent en retard, pourquoi pas cette fois-ci ?
-Des fois je suis à l’heure… des fois je suis même en avance alors c’est dire. Allez, je vous écoute, vous êtes mystérieuse, vous m'interpellez… C’est ce que j’aime dans les services secrets : vous réussissez toujours à me surprendre, je ne suis jamais suffisamment blasé.
-Hum !
-Avouez que ce n’était pas vraiment difficile à deviner : profil psychologique, informations pointues, secret…
-Non, je ne suis d’aucun service en particulier. Mais sur le secret vous avez raison.
-Haha ! Service, agence… c’est pareil. On a essayé plusieurs fois de me recruter.
-Je sais. Je vous propose de l’aventure.
-C’est la meilleure celle-là ! Merci, dites-moi tout de suite que ma vie est merdique !
-Tout ceci n’est pas bien… réel.
-On me l’a déjà jouée dans tous les sens j’vous dis…
-Vous ne connaissez pas l’aventure parce que… vous avez de la chance… et un peu de talent.
-Un peu seulement ? Je vous remercie…
-Vous avez du talent, oui, beaucoup de talent. Mais ce n’est qu’une conséquence de votre chance.
-On me l’avait jamais faite celle-là.
-Non ?
-Allez, c’est terminé. Je dois vraiment y aller.
-Et si je vous disais que c’était de la chance si nous nous sommes rencontrés ?
-Ça n’y ressemblait pas trop.
-Réfléchissez-y deux secondes, je sais que vous êtes intelligent.
-Je n’aime pas trop qu’on se foute de moi.
-Non mais…
-Ni la flatterie, merci.
-Je veux dire… je le sais et je sais ce que j’avais préparé. Réfléchissez je vous dis.
-Hmm.
-Il faut que je vous dise quelque chose…
-…
-Elle peut vous revenir.
-Je doute.
-Vous avez raison, elle ne reviendra pas vers vous.
-Vous venez de dire le contraire…
-Oui, elle peut, mais ça n’arrivera jamais.
-Je le sais. Et puis “revenir” n’est pas vraiment le bon terme.
-Ça, ça n’a pas d’importance, laissez la en décider.
-Je l’ai laissée il y a longtemps.
-Vous avez besoin d’entendre qu’elle peut.
-C’est ridicule. Qu’est-ce que vous êtes, une psy ? vous lisez dans les pensées ?
-Je vous ai dit des choses importantes, qu’il fallait que vous entendiez, maintenant. Je ne lis pas dans les pensées, mais je sais que c’était maintenant, je sais pourquoi… et je ne suis pas certaine de comprendre comment. Nous avons beaucoup à parler, car c’est vous qui allez m’apprendre comment utiliser tout ça.
-Hein ? J’ai rien compris.
-Allez, allez, venez avec moi ! Vous devez tout m’apprendre sur moi j’vous dis.
-De quoi ? Mais je vous dis que je suis attendu.
-Non, non, on s’en moque. C’est parti maintenant, on y va. Par là.
-Non mais c’est ma vie quand même, mon boulot tout ça. On croirait pas comme ça mais je ne peux pas faire tout ce qui me passe pas la tête hein !
-Ffff… ‘tention vot’tête ! On ne fait pas tout ce qui vous passe par là, on fait tout ce qui me passe à travers la mienne ; et vous allez m’expliquez comment.
-Mais…
-Mais si, mais si.
-Ridicule…
- Olalaaaa… tout est ridicule. Allez.

06 décembre 2013

Libérez Mandela !

J'écoutais ce matin la (très bonne) rubrique de Xavier de la Porte sur France-Culture, relative à la mort de Mandela, de la reproduction de la pratique de l'hommage public (éditorial en réalité, ceux qui travaillent dans le mass-media ont tendance à oublier qu'il n'y a aucun caractère sacré à la pratique de l'éditorial) sur le web, à un niveau individuel. Et cela m'a inspiré quelques réflexions.

Il y a longtemps (le "longtemps" de la construction de l'identité), dans mon enfance, cette époque située entre la petite enfance dominée par la relation parentale et l'adolescence, c'était mon père qui m'amenait à mon club de sport, tous les mercredis et samedis après-midis. C'était un petit rite, un moment où mon père et moi nous retrouvions seuls en dehors du foyer. Il y avait l'avant et l'après l'entraînement. L'après c'était la détente, le corps était marqué par les efforts, l'esprit projeté dans une mise en œuvre technique idéale, c'était mon père qui chantait des bêtises pour m'énerver. L'avant c'était la projection dans l'action, la mise en condition, parfois la concentration et le trac, mais aussi le passage du cercle familial au cercle social... le silence. Et c'était au paroxysme de cet état-là de l'avant, que la voiture s'arrêtait sur le parking du club, le long d'un mur arborant un large tag : Libérez Mandela !

Ainsi je voyais et revoyais cette interjection toutes les semaines. Quelque part ce tag faisait partie du rite, je le lisais toujours, et imaginais ce que cela pouvait bien dire. Je le mettais dans le même lot que les tags pour la libération de la Corse ou des "No Future"... c'était un peu du domaine du magique puisque ce message était écrit en grand sur un mur au milieu de rien, destiné à des lecteurs impuissants. Un jour j'ai fini par demander ce que cela voulait bien dire. J'ai ainsi appris que Mandela était quelqu'un, qu'il avait été mis en prison, il y a "longtemps"... ce "longtemps" était bien imprécis et je voulais savoir s'il s'agissait d'un longtemps du type "Jules César", mon père me détrompa, c'était un "longtemps" du type "avant ma naissance", c'est à dire quand même plus proche de Jules César, dans ma tête, que de mon dernier Noël. Mandela était donc du domaine du mythe, surtout que cette histoire était rattachée à l'apartheid, donc j'avais vaguement entendu parlé : une barbarie humaine comme il y en avait tant d'autres, tandis que moi, qui était à l'éveil de l'existence d'autrui, j'avais à gérer la mienne propre.
Et puis un jour Mandela a été libéré. J'étais plus âgé, adolescent, je n'allais plus au même club de sport. Je connaissais un peu plus ce qu'était l'apartheid et Mandela, mais c'était tout de même très vague. Là soudain la télévision en a parlé, Mandela existait bel et bien, c'était un "grand homme"... Alors à l'époque (si cela a changé je dois dire que c'est quand même plutôt à la marge), les grands hommes... j'en avais plutôt du mépris. Non pas par rapport à eux, mais, déjà, par la couverture médiatique dont ils faisaient l'objet, par l'absence de recul et une diffusion idiote du mythe ; même si je n'aurais pas pu exprimer ça de cette manière à cet âge, il n'empêche que c'est ce que je ressentais. Pour en revenir à la rubrique de Xavier de la Porte... oui, il y avait la télé, qui faisait l'actualité, et qui soudain rendait Mandela vivant. Mais il n'y avait pas le web, et cette représentation d'une véritable incarnation s'avérait finalement plus inerte que mon rêve.

Mais par hasard j'ai eu l'occasion, à peu près à cette époque, de retourner à ce club de sport de mon enfance. L'inscription y était toujours, et j'y retrouvais toujours la même signification, la même abysse métaphysique. "Libérez Mandela !", c'était un cri pour la liberté, un cri contre l'injustice de la réalité, sans auteur ni destinataire il s'agissait d'un état du monde et il n'a pas changé.
"Libérez Mandela !" c'est la véritable actualité, c'est maintenant, c'est ici, c'est moi, c'est nous.

22 juillet 2013

Légion : 1ere mission

Quelqu’un frappa à la lourde porte en chêne. Philippides, enfoncé dans son vieux fauteuil roulant, les yeux perdus dans la profondeur du ciel bleu au travers d’une fenêtre trop large, un long rideau en fin filet de mailles vertes flottant au gré du vent, essaya de crier à son fidèle ami tandis que ce n’est qu’une voix chevrotante qui réussit à peine à se faire entendre à travers l’obscurité de la maison, avant de s'étouffer.
- Va donc voir qui est à la porte Domenico, je n’attends personne.
La porte s’ouvrit, un silence se fit.
- Vieux maître ! chuchota Domenico, sous le coup de l’émotion.
- Oh ! c’est vous, dit Philippides, dont le visage s’éclaircit de joie. Je... je n’ai pas compris ce qu’il s’est passé... je... si soudain...
- Je suis bien là, répondit Calypso.
Elle était habillée d’un voile blanc qui s’enroulait autour de son corps tout entier. A sa ceinture pendait une matraque, dans le dos une crosse de fusil dépassait, et en s’élançant vers le vieil homme pour lui prendre les mains, une odeur de sable embauma toute la pièce.
Elle avait les yeux remplis de larmes de joie.
- Je sais, je sais, chuchota-t-elle dans un sourire serein. Je sais que je vais faire une erreur, et si je n’en connais pas la nature je sais qu’aucun futur ne serait possible si je ne la faisais pas.
Philipides souriait comme un grand père qui ne comprend pas ce qu’on lui raconte, mais plein de joie de partager un enthousiasme quand bien même étranger.
- Allons, allons, nous avons beaucoup à faire, nous avons une mission, ça va vous plaire vous allez voir. Vous connaissez Egon Thisrt ? demanda Calypso, excitée.
Philippides connaissait Egon Thirst. Qui ne le connaissait pas ?


-Tu dois aller trouver Egon Thirst. Tu dois aller trouver Egon Thirst et le recruter. Il te dira comment suivre tes propres lignes temporelles, il saura comment utiliser tes pouvoirs.

Cela faisait 2h que Calypso était arrivée là. On lui avait donné de quoi se vêtir pour se protéger du soleil, à côté d’elle quelques armes étaient présentées sur un drap blanc. Elle ne cessait de les regarder d’un air de dégoût léger, même si on lui avait expliqué que chacune aurait son utilité au moment voulu.
Elle était curieuse de tout, avide de réponses, intarissable de questions... elle ressentait enfin l’espoir d’un bonheur possible, même si il serait de toute évidence difficile, enfin de la sérénité.
Elle avait donc traversé le temps, et était remontée si loin dans le passé. A travers le temps une grande énergie avait été accumulée pour lui permettre d’arriver jusque là, jusqu’à cette date là, à cet endroit là... toute cette énergie qui avait créer tant de chaleur anormale pour les hommes, l’avait amenée dans son chez elle.
-Home sweet home ! Dans une sorte de désert baignée d’une lumière aveuglante une dame drapée de blanc l'avait prise dans ses bras.
- Viens, viens avec moi, avait-elle continué en la prenant par la main, et garde tes questions pour l’instant. Tu as fais un long voyage et nous avons tant à nous dire.
Calypso s'était laissée entraîner à mesure que ses yeux s’habituaient à la lumière. Il y avait du bruit derrière une dune de sable, comme une fête qui se préparait : de la musique, des marteaux, des rires... Arrivée en haut elle avait vu donc toutes ces femmes, presque identiques, s’affairer autour d’une table, préparer un repas au feu de bois, monter un chapiteau... courir de tous côtés. Elle avait été prise par la surprise, elle aurait pu aussi ressentir de la terreur, mais ce n’avait pas été le cas, tout était si joyeux autour d’elle. Elle s'était tournée alors vers son hôtesse, se dévoilant le visage, les yeux humides mais sereins, un large sourire, et se reconnu elle-même.
- C’est chez toi, c’est chez moi, tu es là, nous sommes presque toutes là, dit l’hôtesse Calypso à l’invitée Calypso.
- Comment est-ce possible ? Suis-je donc morte ?
- Oh non, tu n’en as pas fini avec moi, tu n’en as pas fini avec toi. Tu es plus dure à cuire que tu ne crois. C’est le Temps lui-même qui est ici.

Après la joie, après tous les pardons, tous les regrets, toutes les hontes partagées, digérées... la mission.
- Egon Thirst... c’est donc lui...
- Non. Mais il t’aidera... et tu feras une erreur, grave.
- Comment ça ?
- Une erreur qui pourrait faire écrouler l’ensemble de la réalité, et qui te vaudra des ennemis. Mais cette erreur est indispensable, dit l’hôtesse, caressant les cheveux de sa cadette d’une main triste et bienveillante.
- Mais pourquoi ?
- Tu vas le rencontrer alors, continuait l’aînée, en pleurs, tu le verras, tu l’aimeras, et ce ne sera pas... bien.
- Pourquoi ?
- Et moi je ne le reverrai plus... Vas, ne t’inquiète pas, l’avenir, le passé, le présent nous appartiennent, le monde est entre tes mains. Prends la mienne, et sens comme le destin est fort, ressens comment le temps circule en moi et comment tu peux retrouver ton chemin. Retournes dans le présent maintenant, et tu verras.

10 juin 2013

Le Plan : 1ère disparition

Calypso, c'était le nom qu'on lui avait donné, le nom de la déesse du centre du monde. Elle aurait voulu s'appeler Mnemosyne, mais après tout, voilà au moins une chose qui ne pouvait être de son choix. Depuis maintenant 15 ans elle avait décidé de se retirer du monde, de se retirer de l'obligation de faire des choix, de ne plus peser sur les destinées. Et depuis tout ce temps c'était comme un compte à rebours qui s’égrainait, inarrêtable, infatigable, seul compagnon de sa cellule, presqu'oubliee au fin fond de l'hôpital d'Esquirol, à Paris. Le zéro qui en marquait la fin était proche : le vide absolu, la disparition... c'était du domaine du maintenant. Le moment de toutes ses peurs et qui l'avait menée aux portes de la folie, était-elle prête à l'affronter ?
On toqua à la porte, ce serait pour la dernière fois. Tout le personnel de l'hôpital savait que l'ouverture en était interdite, par la volonté de la patiente. Mais cette fois...
- Ouvrez, dit-elle calmement, résignée.

Très loin, dans une grande chambre à peine éclairée, une grande fenêtre dominant une mégapole scintillante sous le soleil laisse passer un courant d'air. Un long frisson parcourt un corps féminin qu'on devine sous un voil blanc quasiment transparent. Une main noire comme une ombre, posée jusque là sur la hanche de la femme, se retire calmement, comme une caresse presque sensuelle.
- Guile ? dit une voix ténébreuse impossible à localiser dans la pièce. Nous l'avons. Veil l'a trouvée.

- Nous avons peu de temps, dit Calypso au vieil homme en fauteuil roulant et au teint burine par trop de soleil méditerranéen.
- Je suis... commença-t-il.
- Je sais qui vous êtes. Je sais tout.
- C'est que je vous cherche depuis longtemps.
- Oui.
- Et j'attends ce moment depuis bientôt 3000 ans.
- Oui.
-Nous devons y aller. Maintenant ! insista-t-elle.
Le vieil homme agrippa les accoudoirs de son fauteuil, et les tâches de vieillesse disparurent de ses mains, il se leva et ses cheveux blancs se changèrent en belles boucles noires, son regard jauni de cataracte devint d'un noir absolu dans un blanc de nacre. Vif comme l'éclair, c'est en jeune homme qu'il prit Calypso dans ses bras. Ils s’évanouirent tous deux dans l'explosion de la cloison.

Il existe un endroit sur Terre, secret.
Tenu caché du commun des mortels depuis des temps immémoriaux pour des raisons évidentes : il y fait chaud... trop chaud, à un point précis situé à environ 1m50 du sol. De nombreux incendies ont eu lieu, d’anciens temples païens se sont écroulés, des catastrophes scientifiques... une température anormale, semblant indépendante du milieu. Certaines peintures rupestres des premiers hommes en témoignent déjà, non loin. C'est ici que Calypso et Philippides réapparaissent, quelques instants à peine après avoir disparus d'Esquirol.
- Je dois y aller seule.
- Je ne serai pas loin.
- Ce sera toujours trop loin, dit-elle avec tendresse.
- Je ne crois pas, répondit-il avec un sourire sur de lui.
- O que si, dit-elle, une larme dans les yeux.
- C'est la seule chose que je ne comprends pas tu sais ? continuait-elle, toujours sous le coup de son émotion. Je connais l'avenir de l'univers, mais le mien semble s'arrêter ici... ou plutôt... il fait une parenthèse. Cela peut-il avoir un sens ? un avenir qui fait une parenthèse ?
Elle lui tourne le dos et part. Philippides la suit de son regard, sur le qui-vive, plus jeune et flamboyant que jamais, certain de pouvoir la sauver.
Arrivée au point chaud, Philippides voit surgir du néant une sorte de bras robotique à l’extrémité duquel un poignard s'abat sur Calypso. Il prend appui et s'élance, atteignant instantanément une vitesse quasiment impossible à mesurer. L'air devient presque solide pour celui qui veut se mouvoir avec une telle vélocité, le temps semble s'arrêter... quasiment. Quelle que soit la fraction de temps dans laquelle aurait pu réagir Philippides, celle-ci aurait été infiniment plus grande qu'un simple instant, cet instant au cours duquel le point chaud devint un point froid, s’accaparant l’énergie environnante, et duquel Calypso disparu.

19 octobre 2012

La disruption

Nous ne pourrons changer de nature que par accident.
Car le progrès, comme tout changement, nous n'en voulons pas. Nous voulons pouvoir espérer, pouvoir avoir des idées folles, mais quand nos actes ont des conséquences finalement... C'est la décadence : quand les espoirs d'avant, ceux-là même qui nous ont servi à nous projeter dans la réalité, ne sont plus incertains mais tout simplement abandonnés, le désir devant réinventer un objet.
Contre toute attente la confusion n'a plus d'importance, contre toute attente les moulins ont cessé de tourner, contre toute attente Don Quichotte a vaincu les géants.

La réalité c'est que nous ne pouvons pas dépasser notre condition, notre incomplétude. Si le progrès matériel émerge alors il remet en question toute notre intégrité, il nous oblige à regarder ce que nous sommes devenus, à accepter de constater peut-être que ce n'est pas la réalité qui, ne collant pas à nos fantasmes, ne nous méritait pas... que le mérite n'a rien à voir là-dedans. Et alors c'est toute la morale qui ne se limite plus à n'être qu'une construction symbolique et abstraite, sortie de la cuisse de Jupiter ou d'un buisson ardent. Tout est-il relatif ? Le vrai n'est-il plus qu'un moment du faux ? Ce serait bien trop simple. Il nous reste encore quelques moyens, les opportunités ne nous ont pas filé entre les doigts... nous nous devons d'assumer la responsabilité qui est la nôtre. Nous devons désirer notre destin, Sisyphe faisant sans doute tourner quelque mécanisme inconnu.

Il n'y a plus de modèle (et ce n'est certainement pas le moment d'admirer ceux qui empruntent le chemin qui fut le nôtre il y a longtemps), c'est la fin de la Fin de l'Histoire et nous avons enfin les moyens de nous investir dans l'incertitude. Nous nous tenons au sommet de la falaise, il ne s'agit pas de fermer les yeux ni pour sauter dans le vide, ni pour faire demi-tour : nous avons un pont à construire, une nouvelle route à ouvrir.
J'ai toujours trouvé le monde injuste, par la faute d'un temps asymétrique : le passé est connu mais irrécupérable, ne renonçons pas au futur.
Ce n'est pas parce que nous connaissons les choses mauvaises de la vie, que celle-ci se résume à celles-là. Nous avons avancé sans regarder notre montre, nous avons monté la montagne, sommes arrivés à un col et sans y prendre garde il est bientôt midi. Ne redescendons pas par le même chemin sous prétexte de recommencer à le monter.

Oui il y a des risques, tout peut s'écrouler. Nous concevions notre civilisation comme étant bâtie sur 3 piliers, en fermant correctement une époque qui va de Florence à New York nous nous offrons le luxe d'en ajouter un 4è. Le plus grand risque c'est de vouloir alléger la charge, mettre les piliers en vitrine, vivre comme des poupées de cire dans un musée qui se transformerait en ruine. Nous n'avons jamais voulu de train à vapeur, nous ne voulons pas de train à vapeur, c'est le plus loin qui nous intéresse. Alors l'avion n'est évidemment pas l'Amérique, encore moins l'horizon qui nous attendra encore longtemps, ne lui coupons pas les ailes de peur d'atteindre le ciel.

14 décembre 2011

Titans

Et la mer se mit à bouillir. Deux larges tourbillons se formèrent à la surface pour devenir si profonds que la Lune pourrait y tenir. Les vagues se figèrent, au loin un dôme liquide se forma, s’éleva encore, comme une montagne, fixe. Deux bras d’écume montèrent, et dans un cri caverneux l’Océan n’était plus de l’eau,deux colonnes gigantesques parcouraient comme des jambes son ancien lit. La terre tremblait, les rochers se fendaient, explosaient comme écrasés par une pression sans égal. Tout était systématiquement pulvérisé pour former une sorte de brume épaissee.
La montagne se craquela alors et les flames surgirent. Les crevasses déchiraient la planète entière, la roche en fusion animait la roche solide. Le Volcan s’était réveillé et grondait d’une fureur aussi grande que son sommeil avait été éternel.
Et l’air devint plus épais, plus lourd et plus chaud. Le nuage devenu noir comme une poussière de charbon étraignait la Terrre, l’Atmosphère brûlante en accélérait la rotation. Les trois titans primaires s’embrassèrent, et la Terre se réveilla et enfanta de son coeur de métal dans un tumulte de destruction totale.
Le coeur terrestre traversa la Lune, détruisit Mars d’une étreinte trop vive, et déchira Jupiter. Les titans planétaires, coeurs de tous les dieux, vaincus, avaient fusionné. Cette masse formidable tournait toujours plus vite jusqu’à s’embraser, éclairant la nuit éternelle de la lumière d’un nouveau Soleil tournant et dansant autour du premier. Le Ciel s’illuminait tout entier, brûlant d’une nouvelle jeunesse. Les étoiles, comme folles, se rassemblèrent le long de la chevelure de la Voie Lactée.
Soudain l’obscurité.
La Gravité s’écroula sur elle-même, et emporta tout avec elle, jusqu’au silence. De grands arcs magnétiques se formèrent autour de son grand corps, la matière ondula, ses trois frères, titans géants apparurent.
Leur bataille ne dura q’un instant car la Lumière fut, à nouveau et pour toujours, seule. Titan magnifique autant que minuscule, elle brillait comme une flame. La flame d’un oeil, de l’oeil fixe du Temps qui fixait la Réalité. Les quatre derniers titans, Rêve et Espace, s’étraignaient dans un quadruple bras de fer circulaire, tel un anneau, une médaille. La médaille mise dans ma main par ma mère, et qui, d’un poids incommensurable, traverse mon point serré et fumant. Je crie ma brulure à travers les âges jusqu’à ce qu’à la fin de la fin, cette insigne m’ait traversé de part en part.
C’est cela mon sceau sur l’humanité.

Traduction de l’inscription supposée d’une la table de la loi disparue (dite Table d’Obéron) transmise à travers Pilomède de Kinkons par Evaristid Wellington qui la retrouva en 1975 lors des fouilles du site de l’ancienne grande bibliothèque d’Invitation au Voyage. La Table d’Obéron aurait été construite sous Caucase 1er, juste après la Grande Ouverture, pour rendre justice au sein d’un tribunal circulaire. La traduction ne permet pas aujourd’hui de décider s’il s’agissait d’un meuble ou du sol lui-même de la salle du tribunal.
Transmises par Obéron, “le Dieu de l’Oracle” qualifié de “juste” ou “bon” ou “fin” selon les traductions, ces paroles sont sensées être prononcées par Echylée, son frère, “le Dieu qui pense à l’Homme”.

27 novembre 2011

Fauve

Le ciel est haut au-dessus de l’horizon, duquel je vois s’élever comme des flammes d’un rouge sanglant, qui se repend jusqu’à se mêler à des nuages sombres et menaçants au-dessus de ma tête. Cette nuit qui me rattrape, qui me dépassera bientôt, ne sera que combat et violence.
C’est le calme avant la tempête, l’eau est un miroir que je fends de mon petit esquif comme le patin d’un unijambiste. J’ouvre sous moi le reflet de ce ciel chargé de prochaine foudre, de prochaine colère, telle une plaie dont la chaire fine ne pourrait s’empêcher de s’agrandir. Etait-ce le flan du Christ qui s’épancherait bientôt d’une purification divine, anonçant le renouveau de l’Homme ? Zeus, plus sûrement, allait vouloir tonner, revendiquant sa place à travers les cieux.
Mais je suis à sec. Ce feu de l’horizon, c’est le soleil qui se couche enfin après m’avoir étreint si longtemps, m’avoir brûlé la peau et la gorge. J’ai mal à mon souffle, j’ai mal à ma volonté. Saurais-je trouver la force de tenir la barre, de me tenir à mon bateau ?
Demain. Demain je serai de l’autre côté du monde, et je trouverai de verts pâturages, des arbres d’or laissant traîner lassivement leurs cheveux dans l’eau limpide d’une baie aux anses multiples. Abondance du paysage, un nouveau monde que je t’ai dit te rapporter bientôt... il y a de cela des mois. Oui je saisirai cette main gigantesque posée sur l’océan, malgré les dieux et malgrés ses griffes, je la garderai auprès de moi.
Mais cette nuit...

21 octobre 2011

Le bon, la brute et le truand

On parle beaucoup de ré-industrialisation en ce moment, ou de re-localisation de la production, comme moyen de sortir de la crise. Evidemment on peut commencer par se moquer un peu de l'idée que l'Allemagne, ce soit-disant exemple à suivre, réussira à s'en sortir, toute seule, comme si la balance commerciale pouvait faire sens sur toute la planète. Ce n'est sans doute pas le sens de ce qui se passe à l'heure actuelle.
Mais prenons l'idée au sérieux, en prenant pour exemple une industrie symbolique: l'industrie automobile.

Pourquoi produire, produire quoi et produire comment ?
Si l'objectif est de continuer à sortir des usines des produits-déchets, des voitures qui ont une durée de vie limitée et dans la maximisation de la reproductibilité de toutes ses pièces, en ne comptant que sur le marketing et la publicité pour les vendre, alors il n'y a aucune raison majeure de localiser cette production. Pourquoi d'ailleurs priver certains pays de cette source de croissance et qui en ont besoin pour se développer et quand ils sont les plus efficaces pour rendre le service qu'on demande (un produit-déchet) ? Ce qu'on recherche c'est la richesse et sa mesure par le volume de nos décharges est sans doute mal choisie aujourd'hui.
La voiture est avant tout un service, un service de transport public (il suffit de se retrouver dans des embouteillages pour s'en rendre compte) qui reproduit un espace privé autour du transporté. On pourra opposer à celui-ci le mode de transport en commun, dont la saturation systématique, même lorsqu'il se multiplie, n'est pas le signe d'un dysfonctionnement. Mais restons sur cette industrie automobile, qui, aujourd'hui, qui vise la production et la reproduction sans lien au territoire.
La richesse, c'est le service rendu par la voiture, le transport, lui-même limité par des limites sans doute cognitives (Le pic de déplacement), mais guère dé-localisable. La seule idée qui semblerait tenable serait donc de lier une production de moyens de transports, peut-être sous la forme d'automobile, suffisamment fiables pour être associés à un service local performant, du type velib'.
Un tel service ne peut pas répondre à l'invention marketing du produit différenciant. Narvic avait écrit un bel article sur "l'eau conceptuelle" en concurrence avec le circuit public de distribution d'eau potable comme analogie de la distribution de l'information sur le web, par Google, par rapport à l'industrie de la presse, cet article n'est hélas plus accessible (ou plutôt difficilement). Dans cet article Narvic essayait de démontrer la puissance du service ouvert par rapport au produit-déchet et la richesse produite malgré une perte sèche de mesure directe. Cela reste vrai avec l'automobile, même s'il faut comprendre qu'un tel service demande beaucoup d'innovation non technologique, et la non différenciation devra être rattrapée par d'autres qualités, notamment dans sa capacité à répondre au besoin de flux de consommation constant actuel. Evidemment on peut parler de fétichisme, du culte de la propriété... il semblerait que les choses ne fonctionnent plus vraiment de la même manière aujourd'hui.
Alors que se passe-t-il concrètement ? N'avons-nous que des résistances au changement, les industriels de l'automobile sont-ils à la ramasse ? Comme pour l'industrie du disque, mais ici sans concurrence possible d'une économie immatérielle, l'industrie de l'automobile a du mal à se révolutionner, en gardant des tarifs ou des conditions totalement surréalistes. Les offres de leasing sont chères, réservées aux modèles neufs, sans prestation intéressante, sans suivi d'ailleurs, sans socialisation d'aucune sorte... en fait toujours rien qui permette une localisation de l'économie si ce n'est la gestion de paperasserie propre au transfert de propriété et au marketing.

Il n'y aura pas de retour aux années 60.