06 décembre 2013

Libérez Mandela !

J'écoutais ce matin la (très bonne) rubrique de Xavier de la Porte sur France-Culture, relative à la mort de Mandela, de la reproduction de la pratique de l'hommage public (éditorial en réalité, ceux qui travaillent dans le mass-media ont tendance à oublier qu'il n'y a aucun caractère sacré à la pratique de l'éditorial) sur le web, à un niveau individuel. Et cela m'a inspiré quelques réflexions.

Il y a longtemps (le "longtemps" de la construction de l'identité), dans mon enfance, cette époque située entre la petite enfance dominée par la relation parentale et l'adolescence, c'était mon père qui m'amenait à mon club de sport, tous les mercredis et samedis après-midis. C'était un petit rite, un moment où mon père et moi nous retrouvions seuls en dehors du foyer. Il y avait l'avant et l'après l'entraînement. L'après c'était la détente, le corps était marqué par les efforts, l'esprit projeté dans une mise en œuvre technique idéale, c'était mon père qui chantait des bêtises pour m'énerver. L'avant c'était la projection dans l'action, la mise en condition, parfois la concentration et le trac, mais aussi le passage du cercle familial au cercle social... le silence. Et c'était au paroxysme de cet état-là de l'avant, que la voiture s'arrêtait sur le parking du club, le long d'un mur arborant un large tag : Libérez Mandela !

Ainsi je voyais et revoyais cette interjection toutes les semaines. Quelque part ce tag faisait partie du rite, je le lisais toujours, et imaginais ce que cela pouvait bien dire. Je le mettais dans le même lot que les tags pour la libération de la Corse ou des "No Future"... c'était un peu du domaine du magique puisque ce message était écrit en grand sur un mur au milieu de rien, destiné à des lecteurs impuissants. Un jour j'ai fini par demander ce que cela voulait bien dire. J'ai ainsi appris que Mandela était quelqu'un, qu'il avait été mis en prison, il y a "longtemps"... ce "longtemps" était bien imprécis et je voulais savoir s'il s'agissait d'un longtemps du type "Jules César", mon père me détrompa, c'était un "longtemps" du type "avant ma naissance", c'est à dire quand même plus proche de Jules César, dans ma tête, que de mon dernier Noël. Mandela était donc du domaine du mythe, surtout que cette histoire était rattachée à l'apartheid, donc j'avais vaguement entendu parlé : une barbarie humaine comme il y en avait tant d'autres, tandis que moi, qui était à l'éveil de l'existence d'autrui, j'avais à gérer la mienne propre.
Et puis un jour Mandela a été libéré. J'étais plus âgé, adolescent, je n'allais plus au même club de sport. Je connaissais un peu plus ce qu'était l'apartheid et Mandela, mais c'était tout de même très vague. Là soudain la télévision en a parlé, Mandela existait bel et bien, c'était un "grand homme"... Alors à l'époque (si cela a changé je dois dire que c'est quand même plutôt à la marge), les grands hommes... j'en avais plutôt du mépris. Non pas par rapport à eux, mais, déjà, par la couverture médiatique dont ils faisaient l'objet, par l'absence de recul et une diffusion idiote du mythe ; même si je n'aurais pas pu exprimer ça de cette manière à cet âge, il n'empêche que c'est ce que je ressentais. Pour en revenir à la rubrique de Xavier de la Porte... oui, il y avait la télé, qui faisait l'actualité, et qui soudain rendait Mandela vivant. Mais il n'y avait pas le web, et cette représentation d'une véritable incarnation s'avérait finalement plus inerte que mon rêve.

Mais par hasard j'ai eu l'occasion, à peu près à cette époque, de retourner à ce club de sport de mon enfance. L'inscription y était toujours, et j'y retrouvais toujours la même signification, la même abysse métaphysique. "Libérez Mandela !", c'était un cri pour la liberté, un cri contre l'injustice de la réalité, sans auteur ni destinataire il s'agissait d'un état du monde et il n'a pas changé.
"Libérez Mandela !" c'est la véritable actualité, c'est maintenant, c'est ici, c'est moi, c'est nous.

2 commentaires:

Soisye a dit…

Très beau texte !
L'enfant est là avec son regard propre sur ce mur mystérieux qui est un appel mais lequel ? Vers qui ? L'enfant comprend qu'il s'agit d'un cri de détresse , quelque chose de grave , un peu inquiétant tout de même car si l'on demande une libération c'est qu'il y a un emprisonnement , et l'enfant n'aime pas l'emprisonnement , il en a peur , il sait qu'il n'est pas concerné puisqu'il est petit et n'a pas de pouvoir et Mandéla ce n'est pas lui ni quelqu'un de ses connaissances , mais tout de même ce cri est présent.
Puis voilà qu'il prend un sens , Mndéla est libéré , l'adolescent se souvient de ce cri, de cet appel devenu inutile .
Par la suite l'adulte ,n'a pas oublié ... ce qui montre bien que l'enfant a entendu l'appel , qui l'a marqué . Cet appel résonne encore dans son coeur , ce cri ressurgit avec un sens profond car liberté ,peur de l'emprisonnement , de soi , des autres , de tous ceux qui crient encore et que l'on ne veut pas entendre . Les médias interpellent parfois sur l'un sur l'autre , rappelle un fait ... l'adulte maintenant sait ... mais reste impuissant . Pourtant Mandéla n'est pas resté impuissant . Pourquoi lui a-t-il pu et pas les autres ? Pourquoi les politiques , les puissants restent-ils toujours en arrière comme tout le monde ?
Libérez tous les Mandéla qui sont encore en prison et se battent pour la liberté des peuples opprimés .

ropi bo a dit…

:) Je n'ai pas du tout ressenti ça justement. "Libérez Mandela" c'est un cri très positif, je l'ai toujours pris comme tel : une injonction à l'action de se libérer soi-même. Je ne savais pas que c'était une personne, je ne savais pas que c'était une personne enfermée : c'était une parole forte totalement abstraite, une recherche de liberté totale. "Libérez Mandela", pour moi, c'est se dépasser soi-même : il n'y a aucune peur, que du courage, destiné à l'état du monde. Si j'en ai demandé très tardivement la signification c'est que ce n'était pas mystérieux, ça me parlait au contraire, c'était très clair, le message auquel j'ai souscrit qu'il ne fallait pas se laisser faire, se laisser taire.
Oui, tout le monde n'est pas Mandela pour autant, mais on rentre là dans la figure du grand homme qu'il ne sert à rien de chercher à imiter : Mandela ne s'est pas imité lui-même. Il faut apprendre à être soi plutôt qu'à être un autre.

Il faut libérer le Mandela qui est en soi, ou plutôt il faut dire qu'il faut le libérer, il faut le crier, il faut l'écrire sur les murs. C'est, dans cet imaginaire là, une phrase magique, comme Yawp! dans le Cercle des Pètes disparus mais quand même en beaucoup mieux.

Libérez Mandela quoi. C'est vrai, mince à la fin ! Ca va durer combien de temps ce cirque ? Le fait que je l'ai vu inscris tant d'années était le signe pour moi que ce serait interminable... mais ça m'a plu : un cri de révolte ferme et décidée, sans aucune haine, une exigence envers le monde. Il faudra que j'aille voir si l'inscription est toujours là. Peut-être qu'un jour je prendrai une bombe de peinture et j'écrirai en grand sur un mur "Libérez Mandela !"... parce que y en a assez non ? quand même. :)