11 avril 2008

3 oeuvres uniques

La Fontaine Duchamp

Au début du 20è siècle Marcel Duchamp découvre (ou invente) le ready-made, un objet déjà fabriqué industriellement et esthétiquement neutre, si cela peut vraiment avoir un sens, qu'il déclare artistique à partir du moment où il est exposé.
En 1917 Marcel Duchamp propose pour une exposition un urinoir, banal, comme oeuvre de Richard Mutt, artiste imaginaire. Mise à l'épreuve de ses contemporains, puis grave plaisanterie, la Fontaine devient une occasion pour l'artiste de poser les bases d'une nouvelle pratique artistique qui marquera tout le siècle. Après de grands débats dans le milieu, perdue puis "restaurée" (en fait remplacée mais il s'agit justement du sujet) et enfin déclarée incontestable, l'oeuvre est ré-éxposée régulièrement à partir des années 60. Elle pouvait ainsi être vue au centre Pompidou depuis 2002.
Le 4 janvier 2006 Pierre Pinoncelli brise la Fontaine au marteau, revendiquant à son tour la créativité artistique en en repoussant à nouveau les limites. Peut-on restaurer l'objet et ainsi détruire celui de Pinoncelli ? Est-il possible de le remplacer, attendu que cela a déjà été fait et qu'il s'agit d'un produit industriel copié par milliers ? La marque du temps et les accidents attenants font-ils partie de l'oeuvre originale ? Si nous sommes passés à la société du spectacle, comme le craignait Guy Debord, et que nous essayons sincèrement de respecter les déclarations de Duchamp comme celles de Pinoncelli il est possible de voir la qualité de l'art dans la mise en scène. Car la Fontaine Duchamp ne diffère de l'objet situé à 10m, derrière une porte libellée "Toilettes", que par son exposition. On pourrait alors considérer que Pierre Pinoncelli nous en aurait fait une interprétation, comme le serait aussi l'exposition, la mise en scène, d'un autre objet industriel, par exemple celle d'un cendrier.

Le Quichotte de Ménard

Avec Jorge Luis Borges la mise en abîme se fait plus architecturale avec une étude critique d'une oeuvre fictive identique à une oeuvre réelle mais abstraite.
Dans Pierre Ménard, auteur du Quichotte, Borges invente un auteur français contemporain de Marcel Duchamp qui travaille à revisiter Don Quichotte, le célèbre roman de Cervantès. D'une transposition simple à son quotidien, l'écrivain imaginaire n'accepte pas la futilité ni celle d'une réécriture vaine dans l'Espagne d'aujourd'hui. De manière plus ambitieuse c'est dans l'Espagne contemporaine de Cervantès avec un oeil moderne qu'il se projette. Il renonce à un point de vue arrogant , oublie l'histoire qui le sépare de l'auteur originel, décide d'écrire dans l'espagnol du 17è siècle et ainsi de suite jusqu'à réécrire Don Quichotte mot pour mot. Évidemment il s'agit pour Pierre Ménard d'un travail gigantesque car il veut rester lui-même, non habiter l'esprit de son modèle, et il ne parvient à écrire que deux chapitres qui ne se suivent même pas ainsi que l'introduction du deuxième volume, autobiographique pour la vedette espagnol, invention d'un personnage narrateur pour le français incompris.
Borges ne discute même pas du plagiat. S'il voit la distinction évidente entre les deux démarches il surprend son lecteur en explicitant des différences dans les produits. La déception est même grande de voir que le travail de Pierre Ménard est inachevé, tant les bribes qu'il a laissées sont supérieures aux extraits correspondants chez Cervantès. Il faut lire Fictions, le recueil de nouvelles contenant ce Quichotte, pour apprécier la thèse de Borges mais il s'agit de reposer ici la question finale de la nouvelle: qui est à l'origine de l'art et de son oeuvre ? en replaçant le spectateur comme coauteur.

Un (auto)portrait de HPG

A la différence de Pierre Pinoncelli et Pierre Ménard, décriés, qui oeuvrent sur un matériel réputé, Hervé-Pierre Gustave, contemporain de Jorge Luis Borges, propose une révision d'une réalisation peu célèbre de Vincent Corpet (peut-être n'a-t-elle pas eu le temps de le devenir, ce qui continue de la questionner).
Dans le film 21x5 HPG met en scène, de nuit, la pénétration d'un homme dans une galerie d'art, la pénétration d'un homme dans une oeuvre d'art, la pénétration d'un homme dans une femme. Le lendemain l'exposition a lieu devant un public, lui-même filmé et ainsi (re)mis en scène, qui en découvre la souillure et le film de la scène.
La peinture défoncée par le sexe de l'acteur-metteur en scène, représentant un homme vaguement ressemblant, est donc détruite tandis qu'en contrechamps tourne une vidéo d'un artiste qui se prostitue lors d'un de ses vernissages. HPG, à travers ce portrait boiteux, branlant, à travers le cadre de la vidéo montrée au public de l'exposition pénètre ensuite une femme en regardant le film pornographique de son alter-ego. 21x5 propose ainsi une action plusieurs fois mise en scène et 3 points de vue successifs: l'homme, la femme, le public.
Dans Minuit Dix, sur France-Culture le 25 mars 2008, HPG explique que la contrainte d'improvisation lui était donnée et qu'il n'est pas du rôle du performer, de l'artiste, d'imposer un sens à la performance. L'explication apportée est d'ailleurs très juste puisque tout son travail réside dans la spontanéité de la transgression et qu'une analyse introspective le desservirait, certes. Ce serait oublier qu'HPG est publiquement interrogé et que, acculé, il retourne simplement le spectacle radiophonique pour en proposer sa propre mise en scène, finissant de détruire la peinture comme objet du discours, l'objet comme fondement de valeur.


2 commentaires:

fabien a dit…

Merci d'avoir dédier quelques lignes à Marcel Duchamp qui est sans doute l'un des artistes les plus talentueux et novateurs de l'histoire de l'Art. Heureux aussi de voir ton blog reprendre vie.
Je tiens toutefois à préciser qu'au-delà de la simple question de la définition de ce qu'est, ou doit être une oeuvre d'Art, la Fontaine de Duchamp a aussi pour particularité, comme pour les autres oeuvres de l'artiste, de créer de nombreux compléments de sens à sa définition originale d'urinoir. Ainsi, par exemple, R. Mutt peut être entendu comme étant le mot allemand "Mutter" (Mutt R.), ce qui transforme cet objet typiquement masculin en entité féminine dont les formes ne sont pas sans rappeler ceux d'une femme gravide. L'élément génital reste présent, mais s'en trouve être renversé en son contraire, qui en devient complémentaire.

ropib a dit…

Merci fabien. Ca fait plaisir de retrouver là.

Oui j'ai cru comprendre que l'art pouvait être remis en question avec cet article. Je ne sais trop pourquoi. Mon idée était de poser la question de la valeur car pour l'art elle peut prendre diverses formes, toujours en suivant mon dada: la fin de la civilisation de l'écrit (que je tente imperceptiblement, trop?, de rapprocher du capitalisme). J'ai compris récemment que cette problématique était encore plus pertinente dans le milieu scientifique (étrange non ?) même quand il se revendique de gauche. De toutes façons il faudrait dépasser les matérialisme à gauche comme à droite qui se retrouvent toutes deux conservatrices.

Je ferai un autre post sur le sujet de l'art. La forme m'importe peu et tout peut être artistique. Lorsqu'il y a consensus alors... il y a consensus. Et le consensus n'est pas le sujet de l'art. Ainsi quand Marguerite Yourcenar dit "nous les artistes" elle mérite deux claques car on ne peut revendiquer une telle position... "vedette" ou "artisan" selon le référentiel (et elle faisait snas doute référence à son statut de vedette), mais sans doute pas artiste, même quand la démarche est esthétique.

"R Mutt" a sans doute plusieurs explications. Duchamp aurait pu être explicite sans doute pour expliquer son innocence mais ça aurait enlever du côté potache (même si l'humour est grave) de son origine. Ne peut-on pas s'amuser en faisant quelque chose de sérieux ? Je pense que le jeu a une valeur. D'ailleurs il s'achète désormais (à moins qu'en achetant nous voulions justement lui ôter sa légereté). Contraire, renversement, dépassement... :). Mais comme j'aime Nietzsche plutôt que Hegel j'ai une affection pour le chameau, le lion et l'enfant parce que c'est plus léger et joyeux au final.